DU 03 FÉVRIER 2005 AU 19 MARS 2005
Catalogue de l’exposition
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Catalogue de l’exposition : « Peintures d’époque » Prix de vente du catalogue : 13€ |
Présentation de l’exposition
Une mythologie dissidente ou l’art de désespérer le réel.
FOURNERIE : ÇA RESPIRE LE MYSTERE
On attend souvent d’une œuvre peinte cette sorte de contentements qu’elle peut procurer, certes, mais qui sont assurément fort mesquins si on les rapporte au vœu de l’artiste de caractère. Petits plaisirs de l’œil, harmonies charmantes, virtuosités à l’épate, fameuses trouvailles, rendus criants de vraisemblance: leurres de pacotille qui font s’exclamer l’amateur distrait, tôt satisfait de l’apparence, et qui le détournent de ce dont il s’agit au fond, cet essentiel secret dont tout œuvre d’art authentique constitue l’événement et que le travail d’un Claude-Hemi Fournerie, par exemple manifeste à mes yeux de façon éclatante.
Pour comprendre de quoi il retourne, on pourra recourir à l’ancienne distinction entre animus et anima. L’animus, l’esprit, détermine chez le peintre des arguments primordiaux et sine qua non: l’intelligence de la composition, la pertinence et la cohérence des motifs, la science des tons et des volumes. la iustesse des moyens techniques mis en œuvre. Cela, qui procède de la réflexion du savoir, de l’expérience, de la patience, fait indubitablement un peintre de métier. De ce point de vue Fournerie est, à n’en pas douter, un maître-peintre. Mais bon, même si cela se fait plus rare aujourd’hui, il y en a d’autres. La différence, décisive, qui sépare l’artiste – au sens le plus élevé du terme – des faiseurs habiles, qui signale en effet le peintre rare, celui qui ajoute au monde une présence troublante et sans équivalence, elle tient donc à l’anima.
Qu’est-ce que c’est ? L’âme ? Voire. On aurait grand tort de s’en tenir, par paresse, au concept vague et mou que le terme ordinaire recouvre. C’est beaucoup plus compliqué, beaucoup plus grave et beaucoup plus passionnant. Le problème avec la chose dont je parle et dont notre œil intérieur saisit immédiatement l’évidence, c’est qu’on se perd à la vouloir désigner par des mots. Mais comme il s’agit justement de ce qui est au cœur de l’œuvre de Fournerie, de ce qui en fait pour moi le prix et lui confère son inégalable puissance suggestive et émotive, je ne puis pas me dérober à la nécessité de le nommer. Vous pouvez bien prendre n’importe laquelle des toiles de notre peintre, ce qui la fait tenir, ce qui en nous suscite l’étonnement (ou plutôt la stupeur), le trouble, l’angoisse ou l’émerveillement (ceci ou cela, c’est selon la complexion intime de chacun) c’est la prémonition certaine que là, devant, et pour nous seuls, se trouve un mystère qui respire. C’est cela l’anima qui émeut la conscience et la tient en apnée, ce secret sans nom qui vibre sur la toile dont les motifs visibles, formes, couleurs et figures ne visent qu’à cette épiphanie. Oui c’est ça: le surgissement de cette intensité muette accordée aux plus lointaines pulsations de l’être, celles mystérieuses de l’origine et de la fin, voilà ce que réussit Fournerie. Allons voyons, nul besoin d’être un iconologue sauvagement emplumé de sémiotique pour comprendre que l’image ici est un chemin. Pourquoi donc, n’est-ce pas, ces incongrues constructions minérales, ces végétations profuses, ces perspectives sans fin, ces espaces ouverts sur des espaces sans fond, ces fenêtres dans la fenêtre de l’air, ces abîmes dévorant le ciel et ces horizons qui font des porches aux ombres ? Pourquoi ? Sinon pour nous mener dans la profondeur qui va, dans le dedans du dehors, pour nous mener, palpitations au cœur et vertige dans la pensée, à ce point de fuite où la conscience échappant, un rare, un pur instant, aux mensonges des apparences, s’éprouve dans une pleine et mystérieuse respiration.
De même que les paysages impossibles du douanier Rousseau, de Tanguy, de Max Ernst nous rendaient à notre propre et insoupçonnée géographie intérieure, celle de l’arrière-pays de nos rêves, de même Fournerie, inventant des mondes faits comme. l’antique chimère, de la conjonction imprévue d’objets naturels (bois, eau, pierre, ciel telles sont les « briques» de son ADN pictural), nous fait accéder, en nous dépaysant, à l’autre pays, cette contrée ultime de la conscience où celle-ci n’est plus qu’une question absolue, radicale, brûlante, dans un espace et un temps qui ne sont plus eux-mêmes que la dilatation infinie d’un silence éternel. De la métaphysique, dites-vous ? Que nenni, c’est plus commun, plus proche, plus humain: une émotion de l’être comme un ébahissement d’enfant au pied de l’océan. Je veux dire que l’énigme où le peintre nous tient nous est immédiatement compatible, elle est chose concrète, sensible et tenez : réelle. Je dis réelle et je dis que c’est se méprendre sur la peinture de Fournerie que de l’accrocher aux cimaises estampillées du fantastique ou du symbolisme qui n’échappent que rarement, même chez les meilleurs de la tradition, à l’exotisme de bazar et au pittoresque baroque. Ce serait surtout se rassurer à bon compte en faisant rentrer dans le rang un artiste qui, à le regarder sérieusement, dérange ; ce serait offenser l’enjeu d’une œuvre abrupte qui évite scrupuleusement cet ailleurs de carton-pâte qui n’en veut qu’à l’effet. L’ailleurs dont il s’agit ici, c’est ce « lointain intérieur» dont parlait Michaux, un ailleurs – en – nous dont il serait temps enfin qu’on admette qu’il est partie intégrant du réel, du réel le plus familier. Au reste, Novalis nous a avertis depuis longtemps: « Plus il y a de poésie, plus il y a de réalité ».
Tenez ! Cela devait arriver: voilà qu’il est question soudain de poésie. Qu’est ce qui peut me rendre si proche le travail de Fournerie, sinon son dessein qui est bien sûr celui du poète: donner présence et force d’évidence à l’invisible, à l’insu, à cette intime pliure de la réalité qui est bifurcation vers les terres introuvables de l’existence. Les intransigeantes fantasmagories de Rimbaud qui faisaient lever l’épaule et le sourcil aux benêts incrédules, n’avaient pas d’autre but. Plus proche sans doute de Rimbaud que de Gustave Moreau, Claude Henri Fournerie, cherchant la résonance plus que le sens (ce qui est précisément la condition de la poésie pour Maria Tsvetaeva).
Je ne peux conclure sans avouer quelle autre singulière et décisive empathie m’attache à l’art du peintre-poète Fournerie. Elle tient à ce plaisir flagrant dont témoigne la toile d’avoir été peinte. Oui, vous me lisez bien: une toile garde ou non la mémoire du plaisir, du désir, de la passion du peintre à poser le pinceau, à ajuster le ton, à conquérir la forme et à creuser l’espace (qu’il s’abandonne enfin à la persuasion de la couleur !). Cela ne trompe pas: quel que soit le sujet – et fut-il orné de gravité ou de mélancolie – la joie du peintre qui n’exclut ni la colère ni la bouderie, se lit dans la touche, ce parfait modelé de la patience et de la précaution, ce palimpseste des voluptés mentales. Voilà pourquoi, tombant récemment sur cette remarque de D.-H. Lawrence cité par Deleuze: « Pour moi il y a de la joie dans un tableau sinon ce n’est pas un tableau. »J’ai songé irrésistiblement à la peinture de Fournerie et compris pourquoi en la regardant j’éprouve toujours, en même temps que la bouleversante certitude de toucher à de vivants mystères, une secrète euphorie. Tel est l’art en effet : un effroi heureux.
Jean-Pierre Siméon (16 septembre 2004)
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