DU 13 SEPTEMBRE 2001 AU 10 NOVEMBRE 2001
Catalogue de l’exposition
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Catalogue de l’exposition Prix de vente du catalogue : 13€ |
Présentation de l’exposition
» Il faut porter en soit le chaos pour être capable d’enfanter une étoile naissante » Nietzsche.
Assadour… La tourmente
La peinture d’Assadour, c’est son monde, un monde qui n’appartient qu’à lui, c’est son espace de rencontre, avec lui-même et avec l’Autre. Mais cet espace, fait de formes géométriques et machiniques qui frôlent parfois des formes humaines ou d’étranges paysages, comment s’est-il constitué?
J’offre ici une hypothèse qui s’est produite en un éclair face à ses oeuvres: i’ ai eu la vision d’Assadour tout jeune, enfant peut-être, traumatisé par le corps de l’Autre, corps féminin sans aucun doute; et cherchant avec passion et patience, comment symboliser la chose, comment conjurer cette présence énigmatique, déferlante, unique. Et trouvant peu à peu des formes rigoureuses – cercles, triangles, ongles dédoublés – formes elles-mêmes » abstraites » du corps de l’Autre, venues tout droit de ce corps (cercles des seins, triangles pubiens, ongles de jambes fléchies, etc…). Ces formes lui servent de repères, de lettres qui déclenchent un alphabet puis un langage fait de turbines irréelles et de machines fantastiques, d’axes désaxés … qui créent un espace habitable pour lui, un monde rigoureux, impersonnel, qui souvent, curieusement, se voile, comme si en voilant ou brouillant la vue brutale du corps fécond, du corps de la femme, cet espace cherchait lui-même à se dérober tout en restant actif, sensible à l’enjeu affectif, à l’enjeu érotique: garder le contact avec les corps sur un mode supportable, faire que leur monde soit fréquentable. Tenir le coup dans le cadre du tableau, tenir le choc du corps de l’Autre.
Et ce corps de femme redouté, puis douté, éclate en bielles, rotors, poulies, turbines affectives, nuancées de lumières troubles et tendres, patinées par le temps et par ce jaune couleur antique qu’aime Assadour. Toutes ces formes, voilées d’une douceur lactée, semblent immobiles ou au contraire lancées à tout allure dons un instant d’éternité. Tout contre la mère archaïque, une mécanique émotive se met en branle; en peinture.
Chaque peintre a son symptôme, ses « folies », mais ici on a un travail pathétique pour contenir la déferlante physique, pour affronter le choc des corps en combattant chaque fois sur deux fronts, toujours entre deux pôles: entre ordre et chaos, entre les symétries et leurs ruptures, entre le temps de l’instant et celui de la durée, entre finir une oeuvre et la suspendre ou l’in-finir, entre un axe central et ses ruptures plurielles, entre une fuite en avant et une fuite en arrière (perspective inversée)… Dans cette cascade d’entre-deux, les croisements abondent: entre ordre et chaos, il y a l’ordre du chaos et le chaos de l’ordre, dans une lutte chaotique et ordonnée; entre corps et réel, il y a le corps paysagé, les paysages corporés, etc. Assadour, dans l’entre-deux, cherche le passage, gravement – oui, en graveur aussi: car outre la beauté sombre et lumineuse de ses gravures, on dirait que parfois, comme peintre, il grave dans l’espace mental des traits qui doivent faire mémoire, des formes qui doivent soutenir l’enjeu énorme et affectif: tenir le corps de l’Autre à distance mais pas trop loin. Maintenir l’étreinte toujours possible mais soumise à des règles, à des « lois » rigoureuses, protectrices. Combattre par l’art, avec ardeur et patience le symptôme obsédant: le besoin d’ordre et le besoin de casser l’ordre; l’envie de symétriser et de briser les symétries; l’équilibre à détruire mais aussi à retrouver …
Car ce besoin et cet ordre sont eux-mêmes pris dans la tourmente, elle aussi vécue en des phases symétriques: entre confiance et dépression, entre peur et ludisme.
Or dans la phase actuelle de la lutte, on sent que l’artiste, ou prix d’efforts épuisants, atteint l’idée de repos, et peut-être l’accepte. La joie de peindre fait renoncer à la question des pourquoi et des comment, aux luttes harassantes contre l’instant, ou contre le temps qui passe. Lui qui se bat sons répit contre la dualité du temps (entre le temps sans couse et le temps chargé de causes), voici qu’il semble aspirer (et c’est une vraie question de souffle) à jouir d’une présence, d’une densité des couleurs, des lumières. Car de repos, il n’en a jamais eu; et voici que le repos semble soudain possible: notamment par l’acceptation de l’inachèvement; c’était d’ailleurs un de ses grands sujets d’angoisse: tous ces tableaux inachevés … Or il mettait son énergie à déjouer leur achèvement; à force de les reprendre, d’oeuvrer à leur in-finition.
Ici, une remarque: ses aquarelles sont belles, comme si leur matière, eau et papier, empêchant les corrections, préservait le travail spontané; tandis qu’avec l’huile et la toile, l’artiste s’offre de telles reprises, de tels retours, remords, remaniements ou fil des ans, que chaque oeuvre est elle-même entre deux dates, parfois distantes de près de quinze ons.
Assadour aimait les commencements sans fin.
Et voilà que ses oeuvres maintenant s’acceptent comme in-finies, ouvertes, offertes à ce que le regard de l’autre les achève ou du moins les complète, en partie. C’est aussi le moment où ce langage abstrait, cet alphabet géométrique et brisé, créant des mots et des séquences, parvient peut-être à produire l’appel où le nom du corps coïncide avec la présence; c’est l’instant brûlant et redouté où l’appel pictural et la chair se rejoignent; où le non au corps croiserait son acceptation et son retour discret.
Du coup, les corps de femme, jusque-là mis en morceaux, semblent discrètement revenir en force. Ils insistent pour refaire leur apparition, à travers – justement ¨ces formes abstraites qui devaient les dompter.
Face au corps de la mère, très peu d’artistes savent où donner de la tête, et c’est pourquoi l’instant est beau où ils semblent lâcher doucement leurs points d’ attache, couper les amarres, et projeter de naviguer en haute mer.
« Avant », le langage partait dans tous les sens, tout en maîtrisant ses dérives; et voici qu’il est prêt à prendre corps, à saisir les corps possibles sans trop de peur. Comme si le peintre découvrait que la mer(e) archaïque n’est pas toujours si redoutable qu’il faille seulement la rencontrer dans une dualité fermée ou obsédante.
Le peintre a produit la dualité et il l’a combattue non pour produire l’un mais pour rendre le deux (peut-être le deux du couple? le deux originaire?) envisageable.
Daniel Sibony – Psychanalyste, écrivain.
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